Sur les Îles-de-la-Madeleine, dans un petit atelier où flottent les parfums du pain chaud et des herbes marines, Élise Cornellier Bernier pétrit bien plus que de la pâte. À travers La Tranche Différente, sa boulangerie artisanale au levain, elle façonne chaque miche avec soin, conviction et cohérence.
Avant de se consacrer au pain, Élise évoluait dans le monde du brassage artisanal. Bien enracinée dans l’archipel, cette Madelinienne d’adoption est l’une des cofondatrices de la microbrasserie À l’abri de la tempête, un lieu bien connu des amateurs de bière situé à L’Étang-du-Nord. Mais à mesure que l’entreprise prenait de l’ampleur, elle a ressenti le besoin de revenir à quelque chose de plus simple, plus ancré.
« Je voulais revenir à quelque chose de plus près de l’ingrédient brut », explique-t-elle. « La bière, ça devenait trop gros. Le pain, c’est physique, mais c’est aussi une belle complexité mentale. »
Elle a alors troqué le houblon pour la farine, avec le désir de produire un pain vivant, respectueux du rythme naturel des ingrédients, sans compromis.
Une miche enracinée
L’aventure boulangère d’Élise s’inscrit dans un cheminement personnel profond. En affirmant pleinement qui elle est, elle a choisi un métier en cohérence avec ses valeurs. « Depuis que j’ai décidé d’être pleinement moi-même, j’ai ressenti un immense soulagement, confie-t-elle. Faire du pain me permet d’exprimer cette vérité-là et de la partager. » Jour après jour, pétrir devient pour elle un acte concret d’alignement, un moyen de traduire sa vérité en gestes simples et nourriciers.
Parmi les éléments les plus singuliers de son travail se trouve Mademoiselle, son levain. Cette culture vivante, transmise et sauvée au fil des années par des amies, a près de vingt ans. Élise en prend grand soin. Elle la nourrit, l’observe et l’encourage afin de produire des miches équilibrées, moins acides, mais toujours pleines de caractère.
Cet attachement se reflète également dans le choix des ingrédients qu’elle intègre à ses pains. Elle incorpore du poivre des dunes, des graines de carvi et d’autres herbes typiques de l’archipel, qu’elle cueille elle-même. « Elles ont un goût intense, unique. C’est le climat rude des Îles qui leur donne ce caractère », souligne-t-elle. Ces plantes sauvages, façonnées par les vents et le sel, confèrent à ses miches une identité profondément enracinée dans le terroir madelinot.
Même la farine qu’elle utilise est choisie avec une grande rigueur. Exit les moulins incapables de garantir l’origine exacte des grains. Élise privilégie la proximité, et travaille désormais avec une meunerie de l’Île-du-Prince-Édouard, capable de tracer chaque sac. « Pour moi, c’est essentiel de savoir d’où viennent les ingrédients que je transforme », affirme-t-elle. Ce souci de transparence, de cohérence et de respect guide chacun de ses gestes au quotidien.

Une miche à échelle humaine
Au-delà de ses qualités gustatives, le pain devient chez Élise un acte de résistance douce. En pleine crise climatique, elle est convaincue que chaque geste compte. « Face à la crise climatique, on a tous un rôle à jouer, affirme-t-elle. Offrir un pain bio, bien fait, avec des ingrédients locaux, c’est ma façon de contribuer. » En choisissant des matières premières traçables et en limitant volontairement sa production, elle invite les gens à faire des choix plus réfléchis — même si cela demande un peu plus de temps, un peu plus d’effort.
La Tranche Différente repose sur un principe simple : tout est commandé à l’avance. Élise ne produit que la quantité nécessaire, sans surplus ni gaspillage. Son pain est fermenté uniquement au levain, sans levure industrielle, avec de la farine biologique et des ingrédients choisis en fonction de leur origine. La production est à échelle humaine, pour préserver la qualité, la transparence et la sincérité du geste.
La boulangerie n’est ouverte qu’un seul jour par semaine, un choix assumé, cohérent avec son mode de vie et sa vision du métier. La clientèle doit commander à l’avance, se déplacer et payer un peu plus cher. Mais, le mangeur repart avec une miche vivante, façonnée avec intention et profondément nourrissante.
Ce modèle, Élise souhaite le faire durer. « Je veux que ce projet dure. Qu’il inspire d’autres personnes à faire des choix réfléchis, même dans des régions éloignées », dit-elle. Elle se souvient d’un moment marquant à Natashquan où un homme qui faisait deux pains par jour, dont un pour la vente. « C’était minuscule, mais parfait. Il avait un jardin, une toute petite boulangerie et ça fonctionnait. C’est ça que je veux. Quelque chose de viable, de vrai et de profondément enraciné. »
Dans un monde qui carbure à toute vitesse, Élise Cornellier Bernier prend le temps. Celui de fermenter, de cueillir, de nourrir. Et à travers ses miches, elle nous rappelle que la nourriture peut être un acte d’amour, de résilience et de vérité.
Voici mon entrevue en anglais avec Élise Cornellier Bernier diffusée sur les onde de CBC Radio One, et sur laquelle est basée ce texte.