Aux Jardins de Métis, le printemps commence bien avant la fonte des neiges. C’est dans la serre, entre les rangs de semis soigneusement étiquetés, que la saison prend son élan. Patricia Gallant, jardinière en cheffe depuis 37 ans, y entame ce qu’elle appelle tendrement « son dernier printemps ».
Les deux mains dans la terre d’empotage, elle verse doucement des graines d’une enveloppe orange. « C’est le redémarrage de la machine », lance-t-elle avec un sourire tranquille.
Depuis près de quatre décennies, Patricia orchestre avec rigueur et passion la production de semis du jardin, une mission colossale qui représente jusqu’à 25 000 plants par année, sans compter les 10 000 vivaces destinées à ponctuer les lignes du jardin.
Fines herbes, fleurs comestibles, tomates et curiosités botaniques prennent vie sous ses soins, souvent destinés à enrichir la cuisine du site ou à colorer les platebandes.
Les méconopsis sont parmi ses coups de cœur chaque saison. Ces délicats pavots bleus sont emblématiques des Jardins de Métis. Cultivés à partir de semences rares venues d’Angleterre, ils sont capricieux, mais profondément gratifiants.
« Ce sont des plantes exigeantes, mais magnifiques, car elles font partie de notre histoire », confie Patricia en montrant fièrement l’image du méconopsis (pavot bleu) brodée sur sa veste.
Sous son regard attentif, plus de 350 variétés et cultivars différents prennent racine dans les serres. Ici, pas de monoculture. Chaque table de semis ressemble à un petit monde foisonnant de formes, de couleurs et de textures.
Les plantes annuelles, loin d’être reléguées au rang de simples ornements, sont intégrées à l’architecture des platebandes avec le même soin que les vivaces. Tout est pensé pour assurer un cycle de floraison fluide et généreux du printemps à l’automne.

Derrière cette beauté florale se cache une organisation millimétrée. Chaque secteur du jardin a son propre plan de plantation, ses responsables, ses types de sol et ses besoins précis.
Des cartons de production guident les membres de l’équipe – une dizaine de personnes – dans chaque geste, du semis à la mise en terre. « C’est la mécanique de l’arrière-scène, mais elle est essentielle à la magie du lieu », souligne Patricia.
Originaire de la vallée des Plateaux, entre Matapédia et la Baie-des-Chaleurs, Patricia a choisi très tôt de s’installer en région. Malgré les défis d’un métier exigeant, souvent mal rémunéré et peu valorisé, elle a toujours cru à l’importance du travail bien fait, de la culture locale, et du lien direct à la terre.
« J’ai toujours eu un potager, même quand je n’avais pas le temps… c’est comme ça que j’ai grandi, et c’est comme ça que je veux continuer », dit-elle, en évoquant avec tendresse son terrain personnel qu’elle rêve de bichonner un peu plus.

Manque de stabilité
Mais au fil des ans, les défis se sont multipliés. Le climat qui change, les saisons plus imprévisibles, la gestion d’un jardin qui a grandi… et la difficulté de fidéliser une relève. « Il y a de plus en plus de jeunes qui essaient, mais peu qui restent. Le métier manque de stabilité, et il faut apprendre à gérer autrement. »
Alors, doucement, elle prépare la suite. Le flambeau, Patricia est prête à le passer. « Le jardin est prêt, je pense. Prêt pour accueillir quelqu’un d’autre, avec d’autres idées, une nouvelle énergie. Moi, je suis sereine avec ça. »
Et pendant que la serre bourdonne d’activité, que les semis s’étirent vers la lumière, Patricia continue, avec sa grâce tranquille, à semer bien plus que des fleurs. Elle sème de la mémoire, de la passion, et une profonde intelligence du vivant.
